Cancer de l'enfant, cancer de l'adulte : quelles différences ?

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Quand on parle de cancer, on a tendance à imaginer une seule et même maladie, déclinée en de multiples formes selon l'organe touché. Pourtant, la différence entre cancer de l'enfant et cancer de l'adulte est bien plus profonde qu'une simple question d'âge. Ce sont des maladies biologiquement distinctes qui n'ont ni les mêmes origines, ni les mêmes mécanismes, ni les mêmes réponses aux traitements.

Un corps en construction, une maladie d'un autre type


Chez l'adulte, les cancers les plus courants naissent de cellules qui ont accumulé des mutations au fil des années, souvent sous l'influence de facteurs bien documentés, qu'ils soient liés aux habitudes de vie ou à l'environnement : le tabac, l'alcool, certaines expositions professionnelles ou chimiques, les rayons UV. Le corps a vieilli, des erreurs se sont glissées dans la machinerie cellulaire et certaines cellules finissent par se rebeller.

Chez l'enfant, l'histoire est radicalement différente. Les cancers des enfants et adolescents naissent le plus souvent d'anomalies survenues très tôt dans le développement, parfois dès la vie fœtale. On parle d'ailleurs souvent de « maladie du développement » pour qualifier ces cancers, tant ils sont liés aux processus de croissance cellulaire propres à l'enfance.

Les types de cancers les plus fréquents chez les jeunes patients sont les leucémies, les tumeurs cérébrales et les lymphomes. On trouve également, surtout avant 5 ans, des tumeurs dites embryonnaires : des cancers à croissance rapide qui se développent à partir de cellules très précoces restées dans le corps après la naissance, comme le neuroblastome, le néphroblastome ou le rétinoblastome. Ces différents types de cancers embryonnaires représentent environ un quart de tous les cancers de l'enfant.

C'est pour cette raison que, contrairement à l'adulte qui développe principalement des carcinomes, l'enfant présente des tumeurs issues de tissus encore immatures ou en pleine formation.

Autre différence majeure : chez l'enfant, les causes restent largement inconnues. Une prédisposition génétique héréditaire est identifiée dans environ 10 % des cas, et plus de 60 syndromes de prédisposition ont été répertoriés à ce jour. Mais pour la grande majorité des jeunes patients, aucun facteur de risque clairement établi n'explique l'apparition de la maladie.

Cependant, en France, des clusters (concentrations géographiques anormales de cas), ont récemment été documentés dans plusieurs régions. En 2025, une étude épidémiologique financée par la Ligue contre le cancer, menée à partir du registre des cancers du CHU de Poitiers sur les données 2008-2022, a mis en évidence plusieurs zones de la Charente-Maritime où le nombre de cancers chez les moins de 25 ans est anormalement élevé, notamment autour de Saint-Rogatien et Saint-Vivien, des communes situées au cœur d'une zone de grande culture intensive. Ces résultats ont conduit le préfet de Charente-Maritime à lancer début 2026 une vaste étude scientifique sur trois ans pour déterminer si l'environnement est à l'origine de ces regroupements. Le lien de causalité direct reste à établir et c'est précisément parce que ces questions restent ouvertes que la recherche est si nécessaire.
 

Pourquoi on ne peut pas simplement adapter les traitements pour adultes ?


C'est une question que beaucoup de parents posent, légitimement : « est-ce qu'on ne pourrait pas utiliser les mêmes médicaments, en ajustant les doses ? ». La réalité est plus compliquée.

Premièrement, les cellules cancéreuses de l'enfant répondent souvent bien à la chimiothérapie dans un premier temps. Mais une partie des cancers pédiatriques ont tendance à rechuter ou à résister aux traitements actuels. Les mécanismes qui permettent à ces cellules de réapparaître après traitement, liés notamment aux propriétés des cellules souches cancéreuses et à la prolifération des cellules tumorales résiduelles, restent encore insuffisamment compris et nécessitent une recherche dédiée. Le séquençage du génome des tumeurs de l'enfant est l'une des pistes les plus prometteuses pour mieux comprendre ces mécanismes et identifier de nouvelles cibles thérapeutiques.

Deuxièmement, le système immunitaire des enfants fonctionne selon d'autres règles que celui des adultes. Or, une grande partie des nouveaux traitements les plus innovants contre le cancer ces dernières années repose sur l'immunothérapie, c'est-à-dire sur la capacité du système immunitaire à reconnaître et à attaquer les cellules cancéreuses. Ces traitements ont révolutionné la prise en charge de certains cancers de l'adulte. Chez les jeunes patients, ils ont des résultats bien moins probants. Des travaux récents montrent que le système immunitaire associé aux tumeurs pédiatriques diffère de celui des adultes, ce qui pourrait expliquer en partie ces échecs et ouvrir la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques propres aux enfants et adolescents.

Troisièmement, les chiffres parlent d'eux-mêmes : depuis 2009, sur 150 médicaments anticancéreux développés pour l'adulte, seuls 16 ont été autorisés pour une indication spécifique de cancer pédiatrique. Et ces 16 médicaments ne concernent que des tumeurs responsables de moins de 4 % des décès par cancer chez les enfants. Sur cette même période, aucun traitement n'a été spécifiquement développé pour les enfants atteints des cancers les plus mortels. Dans certains cas, la prise en charge repose encore sur une greffe de moelle osseuse, un protocole lourd qui témoigne du manque de solutions thérapeutiques adaptées.

Guérir ne suffit plus : la question des séquelles


Grâce aux progrès réalisés ces dernières décennies, les taux de guérison ont considérablement progressé : aujourd'hui, environ 80 % des enfants et adolescents traités pour un cancer sont en vie à 5 ans. C'est une victoire immense, et c'est le fruit de décennies de recherche et d'amélioration des soins.

Mais ce chiffre cache une réalité plus difficile. Selon l'Institut national du cancer, deux enfants guéris sur trois ont ou auront des séquelles de leurs traitements, voire des seconds cancers susceptibles de se manifester tout au long de leur vie. Problèmes cardiaques, troubles neurologiques, difficultés motrices, risques de cancers secondaires à l'âge adulte.

Parce que le corps d'un enfant est encore en train de se construire au moment du traitement, les chimiothérapies et les radiothérapies peuvent laisser des traces durables sur des organes qui n'avaient pas fini de se former. Un enfant irradié au niveau du cerveau à 4 ans n'est pas un adulte irradié à 50 ans : les enjeux ne sont tout simplement pas comparables.

C'est pourquoi l'objectif de la recherche en oncologie pédiatrique ne se limite pas à guérir. Il s'agit de guérir mieux : trouver des traitements qui éliminent les cellules cancéreuses sans ravager un organisme en plein essor. Ce travail nécessite une recherche propre, distincte de celle menée sur les cancers adultes.

Des chercheurs et chercheuses qui avancent


Ce tableau serait incomplet sans parler de ceux et celles qui, chaque jour, travaillent à changer les choses. Et grâce à qui des raisons d'espérer existent.

L'une des plus marquantes est récente. Le gliome infiltrant du tronc cérébral, dit DIPG, est l'une des formes de cancer les plus redoutées en oncologie pédiatrique : une tumeur inopérable, logée au cœur du cerveau, avec une survie médiane inférieure à un an. Aucun progrès n'avait été enregistré depuis les années 1970. En avril 2026, la revue scientifique Nature Medicine a publié les résultats de l'essai clinique international BIOMEDE, coordonné par Gustave Roussy : pour la première fois dans l'histoire de cette maladie, quatre enfants « longs survivants » ont été documentés, toujours en vie plus de six ans après leur diagnostic. Dans une maladie qui se comptait en mois, ces cas ouvrent une fenêtre scientifique inédite.

La recherche biologique progresse aussi dans la compréhension des origines mêmes des tumeurs. Des travaux débutés à l'hôpital pour enfants de Toronto, au Canada, et achevés à l'Institut Curie ont montré en 2024 que le médulloblastome, le cancer cérébral le plus fréquent chez l'enfant, se développe à partir d'une cellule portant une « empreinte fœtale » : un marqueur embryonnaire présent uniquement lors des premières semaines de grossesse, absent à l'âge adulte. Cette découverte, publiée dans la revue scientifique Cell, ouvre la voie à des thérapies ciblées qui n'auraient jamais émergé d'une recherche centrée sur l'adulte.

Elles rappellent que la recherche dédiée aux cancers de l'enfant avance, grâce à ceux qui en ont fait leur vocation, et à ceux qui choisissent de les soutenir.

Alors pourquoi si peu de financement ?


C'est là que le tableau devient difficile à accepter. Chaque année en France, environ 2 300 enfants et adolescents sont nouvellement atteints de cancer. Ces maladies restent la première cause de décès par maladie chez les enfants de plus d'un an.

Et pourtant : selon des données citées à plusieurs reprises à l'Assemblée nationale et au Sénat, moins de 3 % des financements publics alloués à la recherche sur le cancer sont consacrés aux cancers pédiatriques.

Cette situation s'explique en partie par une logique économique froide : les cancers pédiatriques sont considérés comme des maladies rares. Les nouveaux cas par an représentent 0,6 % de tous les cancers diagnostiqués en France toutes tranches d'âge confondues. Pour l'industrie pharmaceutique, qui finance une grande partie du développement de nouveaux médicaments, ce volume de patients est insuffisant pour rentabiliser des investissements de recherche et développement.

Heureusement, de nombreux travaux de recherche avancent grâce aux efforts conjugués des acteurs publics, des chercheurs, des associations et des donateurs privés. Et tant que ces cancers dépendent principalement de ces financements pour progresser, chaque soutien compte.

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Sources :
 
  • OMS, « Cancer de l'enfant », mars 2026
  • INCa, « Données globales d’épidémiologie des cancers », mis à jour octobre 2024
  • INCa, « Les cancers pédiatriques en France », mis à jour janvier 2024
  • INCa, « Panorama des cancers en France », Edition 2024
  • Gustave Roussy, « Guérir le cancer de l'enfant au 21e siècle »
  • Institut Curie, « L’origine du médulloblastome détectée, un espoir renforcé », juillet 2024
  • Fondation ARC, « Cancers pédiatriques : comment accélérer les progrès ? », juin 2025
  • InfoCancer / ARCAGY, « Spécificités des cancers de l'enfant », révision avril 2026
  • Ligue contre le cancer, « La recherche sur les cancers pédiatriques »
  • Apollo Hospitals, « Tumeurs embryonnaires : signes précoces, facteurs de risque, diagnostic et traitement expliqués »
  • Imagine for Margo, « Gliome infiltrant du tronc cérébral : l’essai BIOMEDE publie dans Nature Medicine une avancée historique contre le cancer pédiatrique le plus redouté », mis à jour avril 2026
  • Assemblée nationale, Question écrite n°12741, 15e législature
  • Assemblée nationale, Proposition de loi visant à mettre en place un programme de soutien à l’innovation thérapeutique contre les cancers, les maladies rares et les maladies orphelines de l’enfant, 17e législature
  • Santé publique France, « Cancers pédiatriques dans l'Eure », mis à jour septembre 2025
  • Ici, « Trois nouveaux foyers de cancers pédiatriques ont été identifiés en Charente-Maritime », mars 2025
  • Ici, « Pesticides et cancers pédiatriques : l'Etat lance une étude inédite dans l'agglomération de La Rochelle », mars 2026
  • Documentaire France 5, « Sur le front - Que se passe-t-il dans nos champs ? », Hugo Clément